Matelas basculé sur la tranche et calé contre un meuble de van, sommier à lattes nu en dessous, lanterneau au plafond, buée sur la baie latérale, bonnet de laine et couette repliée sur la banquette, chaussures mouillées posées sur le plancher
Vie quotidienne

Passer l'hiver en van, sans se raconter d'histoires

Le linge qui ne sèche jamais, la nuit à 17 h, les endroits chauffés où je vais m'asseoir. Ce que quatre hivers en van ont changé, et ce qu'ils n'ont pas changé.

· Mickaël Berthier · 6 min de lecture

Le matin, avant le café, je bascule le matelas sur la tranche et je le cale contre le meuble de cuisine. Le fond du lit reste froid un moment. Je passe la main dessus, à plat, jusqu’au coin qui touche la paroi, puis j’entrouvre le lanterneau d’un cran et je laisse comme ça le temps que l’eau chauffe.

Ça prend 20 secondes. Ce geste ne figurait dans aucune des listes de conseils que j’avais lues avant de partir, et c’est à peu près la seule chose que je fasse encore tous les jours, quatre hivers plus tard.

Le premier hiver, celui de 2021-2022, s’est mal terminé. Il a fini un dimanche de février avec un panneau de lambris dévissé et de la laine de verre qu’on essore à la main, et je ne vais pas le raconter deux fois. Ce qui suit vient d’après. Des hivers où le van tient, où la tôle reste sèche derrière l’habillage, et où le problème s’est simplement déplacé ailleurs.

Parce qu’il se déplace. On croit que l’hiver en van se joue sur des degrés, on finit par régler les degrés, et on tombe sur tout le reste.

Le linge, et pourquoi je ne lave plus rien pendant 10 jours

Un tee-shirt étendu à l’intérieur un dimanche soir est encore humide le mardi matin. Le chauffage n’y change pas grand-chose, et un plafond qui ne perle plus non plus. L’eau du tee-shirt ne disparaît pas en séchant : elle passe dans l’air, et l’air la repose au premier endroit froid qu’il trouve. Dans six mètres carrés, il y a toujours un endroit froid.

Donc je ne fais plus sécher dedans. Rien du tout. Pas une chaussette sur le dossier du siège, pas une serviette à la poignée de la porte arrière. Les torchons aussi partent dans le sac.

Le problème glisse alors vers le calendrier. Je lave désormais en une seule fois, tous les 10 ou 12 jours, dans une laverie automatique, et c’est le séchoir qui compte, pas la machine. Je ressors avec un sac de linge sec et chaud, posé sur le siège passager, et le van n’a pas récupéré un gramme d’eau dans l’opération. Entre deux passages, le linge sale vit dans un sac fermé sous le lit.

Un détail ridicule finit par commander la semaine : les horaires de la laverie du bourg où je suis. Certaines ferment à 19 h, d’autres tournent avec un rideau ouvert la nuit, et il y en a qui n’existent tout simplement pas dans le village le plus proche. J’ai plusieurs fois choisi une ville plutôt qu’une autre pour cette seule raison. Dit comme ça, ça fait un peu triste. Sur place, c’est de la logistique et rien d’autre.

J’ai aussi fini par acheter deux pulls en laine mérinos. Pas pour leurs qualités thermiques, dont je serais bien incapable de parler sérieusement. Parce qu’ils se portent 4 jours d’affilée sans que le voisinage s’en aperçoive. C’est un achat qui sert à retarder une lessive, et personne ne le vend comme ça.

Les articles sur l’hiver en van parlent de bouillottes, de rideaux thermiques et de chaussettes polaires. Je n’en ai lu aucun qui dise qu’on organise sa semaine autour d’un tambour de séchoir.

Cinq heures de l’après-midi

En décembre, il fait nuit dans le van avant qu’il fasse nuit dehors. Les baies sont petites, les rideaux isolants sont tirés dès qu’on veut garder la chaleur, et vers 17 h il n’y a plus de lumière utilisable à l’intérieur. La journée s’arrête à un moment où, dans un appartement, on n’aurait même pas allumé.

Restent 15 heures à passer assis, dans un volume où deux personnes ne peuvent pas se croiser.

Le chauffage tourne donc plus longtemps, mécaniquement, parce qu’on est dedans plus longtemps. C’est la conséquence que je n’avais pas anticipée. Un chauffage à air au gasoil se compte en heures de fonctionnement, pas en nuits, et une soirée de décembre commence en milieu d’après-midi. Le poste carburant du van, l’hiver, cesse d’être une histoire de kilomètres.

Et puis il y a l’autre chose, celle que je n’ai lue nulle part. Au bout de quelques semaines, on se met à chercher des raisons d’être ailleurs.

Une supérette où je passe 20 bonnes minutes à choisir des pâtes. Une médiathèque où je lis un magazine de décoration que je n’ouvrirais jamais chez moi. Une galerie marchande, un dimanche, sans rien à acheter. Une laverie où je reste assis pendant tout le cycle alors que rien ne m’y oblige. Sur le moment, on ne se le formule pas ainsi : on se dit qu’on va faire les courses, qu’on a un truc à imprimer, qu’on passe voir. En réalité on va s’asseoir dans un endroit chauffé qu’on ne paie pas, et y rester assez pour que la soirée soit plus courte.

Je ne trouve pas ça honteux, et j’ai arrêté d’en faire une question de fierté. Je trouve juste que ça mériterait de figurer quelque part dans les guides d’hivernage, entre le rideau thermique et les chaussettes en polaire.

Le panneau solaire, lui, ne rend plus grand-chose sous un ciel bas. 3 jours de gris et il faut rouler pour recharger, ce qui revient à choisir une destination pour une raison électrique. Ça aussi, ça pèse sur la façon dont on décide de sa journée.

Ce qui ne s’améliore pas

L’eau. Pas l’eau chaude, celle-là je l’ai réglée. L’eau tout court.

Les points de remplissage que j’utilise le reste de l’année ferment en novembre, et pour une bonne raison : on ne laisse pas une colonne d’eau sous pression prendre le gel. Les aires de service coupent l’alimentation. Les robinets de cimetière sont fermés au quart de tour, et les fontaines de village vidangées bien avant les premières gelées. Restent les stations-service, quelques campings ouverts à l’année, et les gens qu’on connaît. Chercher 20 litres devient une tâche de la journée, au même titre que manger.

Comme l’eau est plus difficile à trouver, on en met moins dans le réservoir, et comme on en met moins, on en utilise moins. Se laver passe après la vaisselle, qui passe après la boisson. J’ai des semaines de janvier où mes ongles ne sont pas propres et où je le sais très bien. La douche dans un van a trois solutions possibles, et aucune n’est confortable en hiver. Mais la méthode compte moins que la question de départ : sur quelle ligne du budget d’eau je rogne cette semaine.

Le rangement ne s’arrange pas davantage. Un van d’hiver contient des manteaux, des chaussures mouillées, un tapis de sol, des couvertures supplémentaires et une bouteille de gaz de secours, dans exactement le même volume qu’en août. Tout est plus encombré, tout est plus lent, et on passe son temps à déplacer un objet pour en atteindre un autre.

Un hiver tenable ne s’achète pas. Ça tient à l’organisation, ce mot fatigué : décider la veille au soir où on dort, remplir le gasoil avant que la jauge descende, faire la lessive quand la laverie est là et pas quand le sac est plein. Une décision d’hiver mal prise ne se rattrape pas. À 17 h il fait nuit, et on finit la journée avec ce qu’on a dans le van.

Et il faut accepter de moins bien vivre pendant 3 mois. Manger plus simple, se laver moins souvent, laisser tomber des envies qui coûtent trop de logistique. Ce n’est pas dramatique, ça ne se photographie pas non plus. Tant qu’on essaie de tenir en février le niveau de confort de juillet, on passe l’hiver en lutte contre son propre véhicule.

Reste une chose que j’ai mis deux ans à pouvoir écrire sans avoir l’impression de tricher. Je roule 6 à 8 mois par an. Les mois qui manquent, ce sont janvier et février, que je passe en Ardèche, dans une maison, avec une salle de bains et un radiateur. Je ne fais donc pas l’hiver en entier. Et je connais très peu de gens qui le font en entier, longtemps, sans finir par en vouloir à leur van.

Le reste, les endroits où on a le droit de dormir en France, les cols fermés, les pneus, c’est de la préparation : ça se règle en amont, avec une liste. Le linge et les cinq heures de l’après-midi, non.

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Photo de Mickaël Berthier
Mickaël Berthier Ardèche, et sur la route

Je vis en van aménagé une bonne partie de l'année depuis 2021. Ancien électricien du bâtiment, j'ai aménagé mon fourgon moi-même et je documente ici ce qui marche, ce qui casse et ce que ça coûte vraiment.

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