Perles d'eau alignées le long d'une nervure au plafond d'un van, traînée sombre au bas du lambris, coin de couette froissée contre la paroi et chiffon microfibre posé sur le plancher au petit jour
Aménagement

J'ai eu de la condensation partout le premier hiver

Janvier 2022, je me réveille sous un plafond couvert de gouttes. Ce que j'ai cru, ce que j'ai essayé pendant trois semaines, et le jour où j'ai dévissé le lambris.

· Mickaël Berthier · 7 min de lecture

Un matin de janvier 2022, sur une aire de covoiturage au bord de la nationale, au sud de Privas. Je me réveille avant le jour, vers 6 h 40. Il y a un bruit que je n’avais encore jamais entendu dans le van : une goutte qui tombe sur le plancher, toutes les trente ou quarante secondes, toujours au même endroit du côté de la porte latérale.

Je tends la main vers le lambris, à hauteur de ma tête. Elle revient mouillée. Pas moite. Mouillée comme une vitre de salle de bains.

Le plafond est couvert de perles alignées le long des nervures. Une bande sombre, large comme la main, court en bas des deux parois. Au bout du lit, la couette touche le panneau et elle est froide à cet endroit, froide et lourde, avec cette odeur de torchon oublié en boule dans un sac de sport.

Je suis resté assis un long moment à regarder ça sans bouger. Sept mois de chantier derrière moi, parti sur la route au printemps 2021, un été entier au soleil, et je croyais sincèrement que le plus dur était fait.

J’ai commencé par essuyer

La première réaction a été mécanique. Microfibre, un tour complet de la cellule, parois, plafond, contour des baies, puis le chiffon tordu au-dessus de l’évier. Ça donnait de l’eau. Assez pour l’entendre tomber.

J’ai refait ce tour tous les matins pendant trois semaines. C’était devenu le premier geste de la journée, avant même le café. Le soir, en rentrant, le plafond avait recommencé.

Ensuite, j’ai aéré. Lanterneau entrouvert la nuit, vitre latérale décalée d’un cran, courant d’air permanent, bonnet sur la tête pour tenir. Les matins de gel, les parois étaient toujours humides au réveil. Un peu moins, peut-être. Jamais assez pour que je puisse dire que ça marchait.

Puis j’ai essayé l’inverse. Chauffer plus fort et plus longtemps, en me disant qu’un air chaud emporte davantage d’eau et qu’à force la cellule finirait par sécher. L’air, lui, séchait. Les parois, non. En réalité je poussais ma vapeur plus fort encore vers l’endroit exact où elle redevenait liquide. Un chauffage se choisit sur son carburant, sa consommation et le bruit qu’il fait, pas sur sa capacité à assécher une paroi.

J’ai aussi acheté deux absorbeurs d’humidité, ces boîtes de plastique blanc avec des cristaux dedans. Un sous le lit, un sur le plan de travail. Le bac du dessous s’est rempli. Les cristaux ont fondu. Le plafond a continué de perler exactement pareil. J’ai gardé ces deux boîtes deux ans dans un placard, sans savoir pourquoi.

Le reste a suivi tout seul. Cuisiner dehors, couvrir la casserole, écourter la douche. Et ne plus faire sécher un vêtement à l’intérieur, ce qui, en janvier, revient à ne plus laver grand-chose. Un tee-shirt étendu le dimanche soir était encore humide le mardi matin. C’est le détail le plus bête de cet hiver-là et c’est celui qui m’a le plus usé.

Aucune de ces idées n’était de moi. Elles étaient toutes dans les pages que j’avais lues avant de partir, et elles y sont encore aujourd’hui, dans le même ordre. Elles ne sont pas fausses. Elles s’occupent de l’air de la cellule, et mon eau n’était plus dans l’air depuis longtemps.

Fin janvier, j’ai soulevé le matelas. Le dessous était sombre sur toute la largeur, avec des points noirs là où la mousse touchait le contreplaqué. Sorti, calé debout contre le van, il a laissé un plancher nu devant lequel je suis resté planté sans rien faire du tout.

Je cherchais une fuite qui n’existait pas

Pendant toute cette période, j’avais une explication, et j’y tenais beaucoup.

Une fuite. Le lanterneau, forcément, celui que j’avais découpé moi-même dans le pavillon à la scie cloche, avec deux jours de trouille avant d’oser. Un mastic mal tiré, un angle mal comprimé, et voilà. L’hypothèse avait surtout un avantage : elle se réparait avec une cartouche de mastic et une après-midi.

J’ai repris le joint. J’ai demandé à mon père d’arroser le toit au jet pendant que je restais à l’intérieur, lampe frontale sur le front, à guetter la moindre trace qui descend. Rien. On a recommencé sur les joints de portes, sur la baie, autour des feux arrière. Rien nulle part.

Une fuite laisse une trace orientée. Une coulure qui descend, un point de départ qu’on retrouve en remontant. Ce que j’avais, moi, apparaissait partout à la fois et à la même hauteur des deux côtés. Il m’a fallu des semaines pour admettre que cette symétrie-là voulait dire quelque chose.

Un dimanche de février, j’ai dévissé un panneau de lambris côté conducteur, pour en avoir le cœur net.

La laine est sortie foncée et lourde. Serrée dans la main, elle a coulé. Derrière, la tôle brillait, et des taches orangées gagnaient déjà une zone que j’avais brossée, traitée et repeinte moi-même en 2020, dans le garage de mon père. Une caisse de 2014 rachetée à 190 000 km, décapée à la main deux week-ends durant, et qui repartait en rouille au bout d’un seul hiver, par ma faute.

Le pire est arrivé deux minutes plus tard, avec le souvenir.

En mars 2021, dans ce même garage, j’avais rouvert un panneau pour passer un câble que j’avais oublié. La laine était déjà humide. Je m’étais dit que le garage n’était pas chauffé, que le van dormait porte ouverte, que tout ça sécherait sur la route au premier soleil. J’ai revissé le panneau et je suis passé à la suite. Ce lambris, je l’ai fini de visser six mois avant la nuit où j’ai entendu la goutte tomber.

12 ans de métier et une colonne que je n’avais jamais lue

Sur un chantier, quelqu’un qui sous-dimensionne une section, je le vois. Je peux lui poser le calcul au dos d’un devis, en trois lignes, et il n’y a même pas de discussion à avoir : c’est dans les tables, ça se vérifie, ça tombe juste. J’ai fait ça pendant 12 ans. J’ai passé une partie de ma vie professionnelle à dire aux autres d’aller lire la fiche technique avant d’acheter.

Mon isolant, je l’avais choisi sur une seule grandeur, celle qui se lit en millimètres et sur laquelle les forums s’écharpent.

Il y en a une autre sur la même fiche, deux colonnes plus loin, sous une lettre grecque que je n’avais jamais regardée de ma vie. Cette colonne dit à quel point le matériau freine le passage de la vapeur d’eau, et dans une caisse en acier c’est elle qui commande tout le chantier.

Le jour où j’ai compris, je n’ai pas ressenti de soulagement. J’ai eu honte. La notion n’a rien de difficile, un lycéen la suit sans effort. J’avais simplement passé deux ans à poser une question à côté. Je demandais combien de millimètres il fallait mettre. J’aurais dû demander par où sort l’eau que je fabrique en dormant.

Un corps qui dort fabrique de la vapeur toute la nuit. Une casserole aussi, une serviette mouillée aussi. Cette vapeur traverse un lambris vissé, traverse une laine ouverte, arrive contre une tôle qui est à la température du dehors, et s’y dépose. Elle ne repart pas dans l’autre sens au matin. Chaque nuit ajoute la sienne à celle de la veille. Au bout d’un trimestre, on dort dans une éponge, et on s’étonne du plafond.

Au printemps 2022, j’ai repris la route de l’Ardèche et j’ai tout ressorti. Meubles démontés, lambris déposé panneau par panneau, laine en sacs-poubelle. Les sacs pesaient. Mon père en a soulevé un avant moi et il m’a juste dit « ah oui, quand même ». L’odeur est restée dans le garage plusieurs jours après le départ des sacs.

Puis brosse métallique, traitement, séchage, et de l’Armaflex de 19 mm posé plaque par plaque, avec du ruban sur chaque joint et chaque découpe de passage de roue. La reprise m’a pris plus de temps que l’isolation d’origine. Elle m’a coûté deux fois : une fois en matériel, une fois en semaines que je n’avais pas prévu de rendre.

Le froid, en comparaison, se règle avec un bonnet et une couette plus épaisse. Un hiver en van se joue beaucoup moins sur la température qu’on arrive à tenir que sur le trajet de la vapeur qu’on fabrique en respirant.

Ce carnet existe à cause de ce panneau dévissé un dimanche de février. C’est de ce jour-là que date le carnet à spirale posé sur mon tableau de bord, où je note ce que je monte et pourquoi. La première ligne dedans, je l’ai écrite au marqueur et je ne l’ai jamais barrée : ne plus acheter un matériau sans avoir lu la ligne de sa fiche que je ne comprends pas.

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Photo de Mickaël Berthier
Mickaël Berthier Ardèche, et sur la route

Je vis en van aménagé une bonne partie de l'année depuis 2021. Ancien électricien du bâtiment, j'ai aménagé mon fourgon moi-même et je documente ici ce qui marche, ce qui casse et ce que ça coûte vraiment.

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