La même photo revient sur presque toutes les pages qui parlent de travail en van. Portes arrière grandes ouvertes sur l’eau, ordinateur posé sur une table basse, quelqu’un de dos, une tasse à côté. J’en ai croisé quatre versions dans les cinq premiers résultats avant d’écrire ceci, et je ne compte pas les vignettes.
Cette position tient quarante minutes.
Un écran en extérieur, plein sud, ne se lit pas. On monte la luminosité à fond, on y laisse de la batterie, on finit par déplacer le van pour mettre le soleil derrière soi, et vingt minutes plus tard le soleil a bougé. Le vent n’apparaît sur aucune photo, alors qu’il emporte les feuilles, refroidit les mains et fatigue la tête plus vite qu’on ne le croit. Un van portes ouvertes au bord d’un lac attire aussi les regards, ce qui use à sa façon. Et puis le dos, qui vient toujours en dernier dans les récits et qui décide de tout.
Autant dire d’où je parle. Depuis que j’ai quitté les chantiers, je vis de deux choses. Quatre à six mois par an, je remonte en Ardèche et je travaille en renfort chez un ancien collègue installé à son compte. Le reste de l’année, sur la route, je chiffre pour lui et pour deux autres. Il m’envoie des plans en PDF, je compte les points, je pose les métrés, je rends un devis. C’est du travail d’électricien fait avec un ordinateur au lieu d’une pince à dénuder, et douze ans de bâtiment servent surtout à savoir ce qu’un plan oublie de montrer. Je ne suis pas développeur nomade. Aucune vidéo montée de ma vie, aucune journée de dix heures derrière un écran. Quatre heures par jour, cinq les veilles de rendu, c’est là-dessus que porte tout ce qui suit.
Le gabarit que personne ne mesure sous une table de van
Tout se joue sur des centimètres, et le sujet est d’un ennui complet.
L’INRS publie une fiche pratique de sécurité de quatre pages, l’ED 131, refaite en mars 2020. Elle donne le gabarit d’encombrement des jambes sous un plan de travail, valeur reprise de la norme NF EN 527-1, soit 650 mm de hauteur et 600 mm de profondeur. La même fiche situe la hauteur d’assise d’un siège de bureau entre 370 et 535 mm, réglable. Ces deux valeurs sont publiques et gratuites. Aucune des pages françaises que j’ai ouvertes sur le travail en van n’en cite une seule.
J’ai sorti le mètre ruban. Dessous de mon plateau, 600 mm au-dessus du plancher. Assise de la banquette, 420 mm. Le siège tombe donc dans la fourchette, et c’est le seul point où mon van est d’accord avec la norme. Il manque 50 mm sous la table.
Cinq centimètres, ça n’a l’air de rien. Ça oblige à reculer le bassin, à travailler les cuisses écartées ou de biais, et à poser les avant-bras plus loin qu’ils ne devraient. Au bout de trois heures on ne le sent pas. Au bout de trois semaines de rendus en février, j’avais une douleur fixe entre l’omoplate gauche et la colonne, celle qui réveille la nuit quand on se retourne.
Cette hauteur de table n’est le résultat d’aucun calcul. Elle sort de deux autres contraintes : le plateau descend pour faire le lit, et il faut du rangement dessous. Quand j’ai refait le meuble, le plan coté que j’ai dessiné partait des dimensions du couchage, pas des miennes. Personne ne conçoit une table de van en commençant par ses genoux, moi le premier.
Le dossier est pire, et lui ne se rattrape pas. Un dossier de banquette est une paroi verticale, parce que derrière il y a la tôle. Un siège de bureau s’incline, soutient les lombaires, se règle. Une mousse de banquette s’écrase sous le poids et laisse le bassin basculer en arrière, ce qui arrondit le dos exactement comme sur la photo du début. J’ai essayé un coussin ferme coincé en bas des reins, qui aide une heure. Puis le lit comme siège, encore moins bon. Puis la position en tailleur, la table remontée, l’ordinateur posé sur une caisse à outils.
Rien de tout ça ne règle le problème. Je le contourne. Je travaille par tranches de quarante minutes, puis je sors, même sous la pluie, même deux minutes. Les jours de gros rendu, je vais m’asseoir à la table d’une bibliothèque municipale, qui est à la bonne hauteur parce que quelqu’un a lu la norme avant de la commander. C’est la solution la moins photogénique du monde et c’est celle qui a fait partir la douleur.
Je choisis mes nuits sur la barre de réseau
Ma connexion est le partage du téléphone. Rien d’autre, cinq ans après.
Envoyer un devis, relever les mails, passer un appel, ça marche presque partout. Une barre suffit et je n’ai jamais eu besoin de mieux. Le jeu de plans d’une grosse dizaine de mégaoctets tombe, la visio tombe, et tout ce qui doit arriver dans la demi-heure tombe aussi. L’absence de réseau se voit tout de suite et se contourne. Ce qui coûte une matinée, c’est deux barres qui laissent partir un fichier à moitié avant de s’arrêter.
La carte de couverture de l’Arcep, sur monreseaumobile.arcep.fr, sert à préparer une semaine. Elle compare les quatre opérateurs et distingue depuis peu quatre niveaux, de l’absence de couverture à la très bonne couverture. Ces cartes ont une origine qu’il vaut mieux connaître avant de s’y fier. Elles sont produites par les opérateurs eux-mêmes, par modélisation, à partir de la position des antennes, de leur puissance et du relief, sans mesure sur place. Une vallée encaissée, un mur de granit, un mois d’août avec trois cents personnes sur la même antenne, et la carte reste verte pendant que rien ne monte.
Arrive le renoncement, et je n’en ai jamais lu une ligne nulle part. Une piste au-dessus d’un village de la Drôme, où j’ai passé trois jours en 2022, seul, avec une vue qui valait le détour et zéro barre. Je n’y dors plus un jeudi soir quand le devis part le vendredi. Je redescends vingt kilomètres et je me gare sur un parking de supermarché en périphérie, qui n’a rien pour lui sauf trois barres et un lampadaire. Choisir où passer la nuit devient un arbitrage entre ce qui est autorisé, ce qui est tranquille et ce qui est couvert, et le troisième critère gagne dès qu’on travaille.
Le bureau nomade se paie là. Le matériel et l’abonnement sont la partie facile, l’addition se compte en endroits où je ne vais plus.
Dormir, manger et rendre un devis dans six mètres carrés
Un ordinateur portable et un téléphone en partage de connexion ne sont pas gratuits, et le téléphone est le plus vorace des deux. Il chauffe, il émet en continu, il se vide en une matinée, et il repart sur la batterie du van. Les deux premières années je rechargeais l’ordinateur par le convertisseur, ce qui ajoutait une conversion et une consommation à vide pour rien. Je suis passé à un chargeur qui prend le 12 V directement et j’aurais dû le faire tout de suite. Le reste se pose au moment du dimensionnement, pas après : le bilan de consommation qu’on écrit avant d’acheter la batterie est l’endroit où une journée de travail se paie, ligne par ligne. En novembre, un jour de rendu est un jour où je ne fais pas tourner grand-chose d’autre.
Reste la place, et c’est elle qui use le plus.
Le van fait six mètres carrés. La table où je chiffre est celle où je mange à midi, à trente centimètres du lit, sans une porte à fermer entre les deux. Un salarié en télétravail range son ordinateur dans une pièce et sort de la pièce. Ici, ranger l’ordinateur veut dire le glisser dans une fente sous la banquette, et le geste ne referme rien du tout. Je vois encore la fente, je sais ce qu’il y a dedans, et une ligne de métré peut très bien revenir à 23 h.
Alors j’ai fabriqué des séparations qui ne sont pas des murs. L’ordinateur ne s’ouvre jamais sur le lit, jamais après le dîner, et il retourne dans sa fente au moment où je sors la planche à découper. Des règles de gamin, qui ont mis deux hivers à tenir. Le premier, je travaillais couché, appuyé sur un coude, et j’ai fini par ne plus savoir si j’étais au lit ou au bureau. Le deuxième, j’ai pris l’habitude de sortir marcher vingt minutes vers 18 h, quand un salarié rentre chez lui. Ça a l’air ridicule à écrire. C’est pourtant ce qui a le mieux marché.
La photo du début, je l’ai prise moi aussi, un matin d’octobre au bord d’un plan d’eau du Jura. Portes ouvertes, café, le tas de plans à côté. J’ai travaillé quarante minutes, j’ai refermé, et je suis allé finir la journée à la table d’une médiathèque, dos droit, sous des néons.
Sources
- INRS, Postures de travail statiques et repères techniques sur les sièges de travail, fiche pratique de sécurité ED 131, 2e édition, mars 2020 : gabarit d'emplacement des jambes sous le plan de travail de 650 mm de hauteur et 600 mm de profondeur, hauteur d'assise d'un siège assis de 370 à 535 mm (PDF téléchargé et lu le 31/07/2026)
- NF EN 527-1 : mobilier de bureau, tables de travail et bureaux, partie 1, dimensions. Norme citée en référence par la fiche ED 131 pour le gabarit d'encombrement des jambes
- NF EN ISO 14738 : prescriptions anthropométriques relatives à la conception des postes de travail, également citée par la fiche ED 131
- Arcep, Mon réseau mobile, monreseaumobile.arcep.fr : comparaison de la couverture des quatre opérateurs métropolitains, quatre niveaux de couverture de l'absence de couverture à la très bonne couverture, cartes établies par les opérateurs à partir de modélisations tenant compte de la position des antennes, de leur puissance et du relief (consulté le 31/07/2026)
Je vis en van aménagé une bonne partie de l'année depuis 2021. Ancien électricien du bâtiment, j'ai aménagé mon fourgon moi-même et je documente ici ce qui marche, ce qui casse et ce que ça coûte vraiment.