Vue depuis la cabine d'un fourgon, une main posée en bas du volant, le pare-brise ouvert sur une route droite et vide traversant un plateau nu entre deux murets de pierre, soleil bas devant
Itinéraires

Mon premier long itinéraire, et ce que j'ai mal préparé

J'avais scotché mes étapes sur la portière avant de quitter l'Ardèche au printemps 2021. Ce que ce premier long trajet m'a appris sur le rythme et le vide.

· Mickaël Berthier · 5 min de lecture

La première chose que je changerais, c’est la feuille scotchée à l’intérieur de la portière, avec les étapes écrites au feutre dans l’ordre.

Je l’ai faite pendant la dernière semaine de chantier. Le van roulait, les meubles tenaient, il ne restait plus rien à visser et je me retrouvais les mains vides pour la première fois depuis sept mois. Alors j’ai pris un feutre et j’ai listé. Départ de l’Ardèche, l’Escrinet, la montagne, puis l’ouest, puis la côte. Une ligne par jour. Ça m’a occupé une soirée entière et ça m’a fait beaucoup de bien.

L’erreur est là, je crois. J’ai préparé un objet pendant sept mois et j’ai préparé un voyage en une soirée, à la fin, surtout pour ne pas rester assis à ne rien faire.

Le premier jour a mis la liste en retard

Je suis parti au printemps 2021, un matin, avec les réservoirs pleins parce que ça me paraissait plus sérieux. Le col de l’Escrinet commence à peine sorti de Privas et il monte franchement. J’avais conduit ce fourgon pendant sept mois entre le garage de mon père et la déchetterie, à vide, avec le plancher qui résonnait sous les caisses. Chargé, c’est un autre véhicule. Il tire sur la deuxième moitié de la montée, il redescend en frein moteur d’une façon qui ne m’était pas familière, et le vent du sommet le prend par le flanc parce qu’un L2H2 est un mur.

Rien de grave là-dedans. Le problème est ailleurs : j’avais bâti mes étapes en comptant du temps de route, et une journée se remplit surtout d’autre chose.

Trouver un point d’eau, puis attendre debout que le réservoir monte au débit d’un robinet de cimetière. Le gasoil. Les courses, qui traînent en longueur quand on ne connaît ni le magasin ni ce qu’on a déjà à bord. Le demi-tour dans un village dont la rue se resserre après l’église, parce que je n’avais pas encore le réflexe de regarder par où on ressort avant d’entrer. Et à chaque redémarrage, ranger, refermer, vérifier que rien ne partira au premier rond-point.

Le soir du premier jour, j’étais à peu près là où j’avais prévu d’être à midi.

Ce n’est pas grave non plus, sauf que ça se paie le lendemain. On repart plus tôt pour rattraper. On roule pendant qu’il fait beau au lieu de s’arrêter. Et on arrive à la nuit, au moment précis où il ne faudrait pas chercher un endroit pour dormir. Je n’avais pas encore compris où on a le droit de s’arrêter pour la nuit en France, et le noir est le plus mauvais moment pour l’apprendre. Ce premier soir, je me suis garé sur un parking en pente que je n’avais pas vu en pente. J’ai dormi la tête en bas, avec la lumière d’un lampadaire dans le lanterneau.

J’étais parti avec l’atelier dedans

L’autre chose que je referais autrement, c’est le chargement.

Pendant sept mois, ce fourgon a été un atelier. Il y avait dedans la caisse à outils complète, la scie sauteuse, le fer à souder, un bac de cosses, des chutes de contreplaqué, du câble en couronne et des vis dans des pots de confiture. Le jour du départ, je n’ai rien sorti. Je ne me suis même pas posé la question : le van partait comme il était, et il était plein de mon chantier. J’ai roulé des semaines avec tout ça calé sous la banquette. J’ai ouvert la caisse une fois, pour resserrer une charnière.

Il y avait aussi ce que j’avais acheté pour le voyage sans savoir ce qu’était le voyage. Un sac de douche solaire, qui demande du soleil, du temps devant soi et surtout un endroit où on peut se déshabiller. J’ai mis longtemps à admettre que se laver correctement en van revient à choisir entre trois solutions imparfaites, et que celle-là n’était pas la mienne. Une deuxième bouteille de gaz, au cas où. Deux chaises pliantes, dont une n’a jamais été dépliée.

Le plus bizarre, c’est ce que je n’ai pas utilisé non plus. Pendant l’hiver de chantier, j’avais passé mes soirées sur l’autonomie : tenir plusieurs jours loin de tout, au froid, sans rien demander à personne. C’est ce qui m’a coûté le plus de réflexion et le plus d’argent. Les premières semaines, il faisait doux et je me garais à l’entrée des villages. Boulangerie le matin, robinet du cimetière, bar de la place pour charger le téléphone et boire un café debout. Mon installation tournait au ralenti pendant que j’utilisais celle des autres.

Elle a servi l’hiver suivant. Et l’hiver suivant m’a montré qu’elle avait des trous ailleurs, à des endroits auxquels je n’avais jamais pensé en février dans un garage chauffé. On construit pour le cas extrême, parce que c’est celui qu’on imagine quand on visse, seul, avec du temps. Le reste de l’année, on vit dans l’ordinaire, et l’ordinaire demande des choses moins spectaculaires : une place plate, un robinet, un endroit où poser les pieds en sortant du lit.

Le jour où j’ai décollé la feuille

C’était sur l’Aubrac, une route droite entre deux murets, des grilles à bétail dans le bitume et un abri de bus qui ne sert plus à personne. Je roulais depuis le matin pour tenir une étape.

Et il n’y avait personne au bout de cette étape. Aucun rendez-vous, aucune date de retour. J’ai mis un moment à me formuler ça franchement, arrêté sur une aire de pique-nique en bord de départementale, moteur coupé, avec le vent qui poussait sur la carrosserie par à-coups. J’ai décollé la feuille et je l’ai mise dans la boîte à gants.

Le lendemain, j’ai roulé le matin et je me suis arrêté avant midi au bord d’un plan d’eau. Je suis resté le jour suivant aussi, sans raison particulière, à laver mes affaires et à ne rien faire d’autre. C’est le premier moment du voyage dont je me souviens vraiment. Tout ce qui précède, je le reconstitue par la liste ; ça, je le revois.

Depuis, je roule six à huit mois par an et je n’écris plus que la première étape. Le reste se décide le matin, avec le niveau du réservoir et la tête que fait le ciel, et le plus souvent il ne se décide pas du tout : je reste. Le vide qui me faisait peur dans le garage de mon père est devenu la seule chose que je prépare pour de bon.

La feuille est toujours dans la boîte à gants. Elle a jauni, je ne l’ai jamais jetée, et je ne la relis pas.

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Photo de Mickaël Berthier
Mickaël Berthier Ardèche, et sur la route

Je vis en van aménagé une bonne partie de l'année depuis 2021. Ancien électricien du bâtiment, j'ai aménagé mon fourgon moi-même et je documente ici ce qui marche, ce qui casse et ce que ça coûte vraiment.

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