Il fait encore nuit dehors. J’ouvre le robinet, je remplis la bouilloire, je la pose sur le réchaud. Le piézo claque trois fois avant que le gaz prenne. Puis ce souffle plat qui devient sifflement au bout d’un moment, pendant que je reste debout à côté, pieds nus sur le plancher, à ne rien faire du tout.
C’est à peu près le seul moment de la journée où je ne fais rien.
Le café passe dans un filtre en tissu posé sur la tasse. Je mouille la poudre, j’attends qu’elle gonfle, je verse par petits cercles. Ça prend le temps que ça prend, et je passe le plus clair de ce temps à regarder l’eau descendre.
Ça n’a pas toujours été ça. J’avais une machine, une vraie, avec un porte-filtre en métal qu’on encliquette d’un coup de poignet. Achetée d’occasion juste avant le premier départ, calée dans le meuble sous l’évier avec deux tasseaux et une sangle. Je tenais à cet objet. Au geste du poignet, surtout, et au fait que ça ne ressemblait pas à du camping.
L’été, elle ne posait pas de problème. Le panneau rendait plus que je ne consommais et je ne regardais même pas l’écran du régulateur en me levant. Novembre l’a tuée. Le soleil passe bas derrière les arbres, il ne reste presque rien à midi, et une résistance qui chauffe de l’eau ne tire pas sur une batterie comme une ampoule.
J’ai fait de l’électricité pendant douze ans. Je sais lire une plaque signalétique, et je sais qu’une machine à expresso n’annonce pas la même chose qu’une pompe à eau. Le calcul, je l’ai posé un soir sur un carnet, garé sur un parking de supermarché. Je l’ai posé trois fois, en changeant les hypothèses, en me donnant à chaque fois un peu plus raison. Le résultat ne bougeait pas. J’ai perdu contre ma batterie.
Je ne mets pas le chiffre ici. Il serait vrai pour ma machine et faux pour la vôtre. C’est le calcul de consommation qu’on pose avant d’acheter sa batterie qui décide de ce qu’on peut se permettre le matin, pas l’inverse. Il y avait aussi le convertisseur qui fabrique le 230 V entre les deux, et lui non plus ne travaille pas gratuitement.
J’ai mis l’annonce un dimanche soir. Le type est venu le mardi, il a soulevé la machine, il a dit « elle est lourde », et il est reparti avec dans un carton de déménagement. Je suis resté un moment devant le meuble ouvert. C’était un grand trou.
Ce qui a suivi, je ne l’avais pas prévu.
Le meuble sous l’évier est devenu l’endroit où vit la caisse à outils, qui traînait jusque-là derrière le siège passager et qui glissait à chaque rond-point avec un bruit que je détestais. Un rangement qui apparaît dans un Ducato, ça ne se refuse pas.
Le bruit, surtout. Une pompe d’expresso dans une caisse en tôle ne sonne pas comme dans une cuisine. La tôle reprend tout et le renvoie, les vitres vibrent avec. À force, je ne l’entendais plus. Le premier matin sans machine, j’ai entendu la bouilloire, et puis rien. Ça m’a fait un effet bizarre, comme quand on coupe un frigo qui ronronnait depuis trois jours.
Le goût, soyons honnêtes : c’est moins bon. Moins dense, plus long, franchement acide les jours où je me rate sur la mouture. Je ne vais pas raconter que j’ai découvert le vrai café en revendant ma machine. J’ai découvert un café correct et un début de matinée qui n’existait pas avant, parce que la machine, elle, rendait la tasse en quelques secondes et me laissait avec le reste de la journée sur les bras.
Ce à quoi j’ai renoncé, au fond, c’est à un objet qui allait vite. Je n’ai jamais rien trouvé à faire de ces secondes-là. On n’a nulle part où arriver à huit heures.
Il m’arrive encore d’en boire des vrais, quand je m’arrête dans un bar de village pour charger le téléphone. Il est meilleur, sans discussion. Je le bois debout au comptoir, en trois gorgées, et je repars. Ce n’est plus le même objet et je crois que c’est très bien.
Ce matin l’eau est chaude, le filtre est en place, et il me reste tout le temps de ne rien faire.
Je vis en van aménagé une bonne partie de l'année depuis 2021. Ancien électricien du bâtiment, j'ai aménagé mon fourgon moi-même et je documente ici ce qui marche, ce qui casse et ce que ça coûte vraiment.